L’attachement pour les choses inanimées ne se nomme pas amitié, puisqu’il n’y a pas attachement en retour, ni possibilité pour nous de leur désirer du bien (il serait ridicule sans doute de vouloir du bien au vin par exemple ; tout au plus souhaite-t-on sa conservation, de façon à l’avoir en notre possession) ; s’agit-il au contraire d’un ami, nous disons qu’il est de notre devoir de lui souhaiter ce qui est bon pour lui. Mais ceux qui veulent du bien à un autre, on les appelle bienveillants quand le même souhait ne se produit pas de la part de ce dernier, car ce n’est que si la bienveillance est réciproque qu’elle est amitié. Ne faut-il pas ajouter encore que cette bienveillance mutuelle ne doit pas demeurer inaperçue ? Beaucoup de gens ont de la bienveillance pour des personnes qu’ils n’ont jamais vues mais qu’ils jugent honnêtes ou utiles, et l’une de ces personnes peut éprouver ce même sentiment à l’égard de l’autre partie. Quoiqu’il y ait alors manifestement bienveillance mutuelle, comment pourrait-on les qualifier d’amis, alors que chacun d’eux n’a pas connaissance des sentiments personnels de l’autre ? Il faut donc qu’il y ait bienveillance mutuelle, chacun souhaitant le bien de l’autre ; que cette bienveillance ne reste pas ignorée des intéressés [...].
Aristote, Ethique à Nicomaque, (IVe s. av. J.-C.)
« Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba entre les mains de brigands qui le dépouillèrent... Or, il se trouva qu’un prêtre descendait par ce chemin-là... Un lévite aussi vint... Mais un Samaritain qui était en voyage arriva près de lui, et l’ayant vu, il fut touché de compassion... Lequel de ces trois te paraît avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des brigands ? » [...] Ce qui, d’abord, est étonnant, c’est que Jésus répond à une question par une question, mais par une question qui s’est inversée par la vertu corrective du récit. Le visiteur demandait : « Qui est mon prochain, quel espèce de vis-à-vis est mon prochain ? » Jésus retourne la question en ces termes : Lequel de ces hommes s’est comporté comme prochain ?[...]Il lui est répondu que le prochain n’est pas un objet social, mais un comportement de première personne. Le prochain, c’est la conduite même de se rendre présent. C’est pourquoi le prochain est de l’ordre du récit : il était une fois un homme qui devint le prochain d’un inconnu que des brigands avaient assommé. Le récit raconte une chaîne d’événements : une suite de rencontres manquées et une rencontre réussie ; et le récit de la rencontre réussie mûrit dans un ordre : « Va et fais de même. » La parabole a converti l’histoire racontée en paradigme d’action. Il n’y a donc pas de sociologie du prochain ; la science du prochain est tout de suite barrée par une praxis du prochain ; on n’a pas de prochain ; je me fais le prochain de quelqu’un. [...] La pointe de la parabole, c’est que l’événement de la rencontre rend présente une personne à une personne. Il est frappant que les deux hommes qui passent outre sont définis par leur catégorie sociale : le prêtre, le lévite. Ils sont eux-mêmes une parabole vivante : la parabole de l’homme en fonction sociale, de l’homme absorbé par son rôle, et que la fonction sociale occupe au point de le rendre indisponible pour la surprise d’une rencontre ; en eux, l’institution - l’institution ecclésiale précisément - obture l’accès à l’événement. Le Samaritain [...], catégorie de la non-catégorie, n’est pas occupé, il n’est pas préoccupé à force d’être occupé : il est en voyage, non encombré par sa charge sociale, prêt à changer de route et à inventer un comportement imprévu ; disponible pour la rencontre et la présence. Et la conduite qu’il invente est la relation directe d’ homme à homme.